Chapitre 9 : L'Armorique romaine (1/3).


L'Armorique romaine en 3 volets :
Chapitre 9 : quelques repères chronologiques après la conquête romaine (-50 av. notre ère - IVème siècle),
Chapitre 10 : aspects et caractéristiques de la présence romaine en Armorique,
Chapitre 11 : le bilan, une romanisation limitée.


Repères chronologiques de l'Armorique romaine 

(Ier av. notre ère - IV siècle ap.)

      Avec le chapitre 8, nous avons évoqué la conquête de l'Armorique par les armées romaines du proconsul Caesar à partir de -56 av. notre ère. Il serait cependant erroné de croire, sur la seule foi du témoignage du vainqueur (Op. cit. Guerre des Gaules), que l'Armorique a subi d'irréparables dommages, un net déclin démographique et une dévastation de ses campagnes pendant des siècles. Au contraire, au cours des quatre premiers siècles de notre ère, l'Armorique romaine va connaitre des périodes de relative paix accompagnées d'une économie florissante et d'une vie intellectuelle riche.

1]. Les prémices de la "romanisation" (-50 av. à 21 ap. notre ère)

        De -50 avant notre ère jusqu'à 21 ap. : l'Armorique est muette puisque les sources épigraphiques et archéologiques en notre possession, ne nous livrent que de très rares informations. 2 hypothèses quant à ce silence. 

      La conquête romaine aurait-elle provoqué une crise économique en Armorique ? En effet, l'axe commercial Garonne-Armorique-Bretagne (Royaume uni actuel) est éclipsé au profit d'un axe continental Rhin-Rhône. L'Armorique aurait alors pâtit de cette marginalisation ? Dans cette hypothèse, cette crise économique se serait-elle accompagnée de troubles divers, nous l'ignorons.

      Cette absence de textes s'expliquerait-elle également par une présence romaine nulle en Armorique ? Dans un premier temps, l'administration romaine y semble absente, car les Osismes et les Vénètes frappent encore leurs propres monnaies. Nous n'avons enfin aucune trace d'une présence militaire romaine dans la région.

- 27 av. notre ère : l'empereur Auguste partage la Gaule en 3 provinces administratives, chacune gouvernée par un proconsul, la Narbonnaise, l'Aquitaine et la Lyonnaise. La nouvelle capitale de l'Armorique est donc Lyon ! L’Armorique est ensuite subdivisée en 5 civitates ou cités, circonscriptions géographiques dont les frontières reprennent les limites des peuples armoricains. Il n’y a pas eu rupture, mais continuité.


à partir de - 12 av. : les délégués de chaque peuple doivent se réunir dans les capitales de province pour célébrer le culte de Rome et d'Auguste. L'objectif étant toujours de renforcer la romanisation.

Plan de la ville romaine de Carhaix/Vorgium. Construit sur une racine celte, Vorg signifiait "ouvrage fortifié".

Vers l'an 5 jusqu'à 14 ap. notre ère : Mise en place de mesures d'intégration des nouvelles provinces (recensement à des fins fiscales, inventaire des biens, construction d'un réseau routier). 

        En Armorique, l'empereur encourage aussi une polarisation urbaine des populations, en créant (Carhaix/Vorgium, Corseul au détriment d'Alet...) ou en développant les villes. Car pour Auguste, il est plus aisé de contrôler une population qui est groupée sur un territoire réduit plutôt que diffuse en campagne. Cependant, attention, la population demeure longtemps très majoritairement rurale.

14-37 : règne de Tibère. Contrairement à son prédécesseur, l'empereur fait preuve de méthodes brutales. Il lutte contre toutes les formes de religion différentes de celle de Rome et en Armorique, l’interdiction définitive de battre les monnaies locales, en confisquant les mines, semble avoir été mal vécue.
        " En 21, face aux mesures fiscales, une révolte éclate aux portes de l'Armorique, chez les Turons, les Andécaves rejoints par les Eduens et les Séquanes. Elle est vite réprimée avec une légion basée à Lyon. Lors de ce conflit, les populations gauloises sont divisées, les milieux d'affaires urbains sont pro-romains alors que les anciennes aristocraties, s'appuyant sur le monde rural, se sont davantage mobilisées. ici, la révolte de 21 en Gaule, nommée aussi " révolte de Sacrovir ", avec le récit des évènements par le romain Tacite. Nous n'avons aucune information sur l'attitude des peuples d'Armorique. "

2]. L'essor de la "romanisation" (41-96)

      3 générations se sont éteintes depuis la conquête romaine. Avec l'empereur Claude (41-54), et la conquête de la Bretagne (Grande-Bretagne actuelle), l'Armorique est de nouveau connectée aux routes commerciales, via le perfectionnement du réseau routier. Prospérité et paix de retour facilitent grandement l'intégration à l'empire romain. Enfin, autres éléments, l’édification de nombreux édifices urbains typiquement romains (thermes, villae, temples...) dans le paysage quotidien, accélère également l’intégration culturelle de la Gaule occidentale.

      Après le règne de Néron (54-68), une instabilité politique passagère à la tête de l'Empire (Année sanglante des quatre empereurs...) fragilise le pouvoir romain dans les provinces. Entre 68 et 96, Vespasien et Domitien mettent fin aux troubles à Rome et dans l'Empire.


3]. Le "siècle d'or" et l'apogée de l'Armorique romaine (96 - 192 - jusqu'en 245)

      Le “ Siècle des Antonins ”, des empereurs Nerva à Commode, est marqué, en Armorique, comme dans une grande partie de l’Empire, par la " paix romaine ". L’ouest de la Gaule manifeste alors tous les signes d’un développement économique avec notamment la mise en place de l’industrie des salaisons sur les côtes. De surcroît, l'économie florissante est dynamisée par un commerce à longue distance. Enfin, le développement économique entraîne le réaménagement de nombreuses villae et l’édification de monuments funéraires.

      La fin du IIème siècle est cependant marqué non seulement par les premiers raids de pirates saxons sur les côtes armoricaines mais aussi des révoltes sociales (décennies 180-190). Du point de vue archéologique, cette crise passagère se traduit par la mise en place des premières défenses (fortin...), dans une région dépourvue de légion romaine, et comme souvent par des enfouissements monétaires. L'ordre semble revenir en 193.

      De 192 à 244, la nouvelle dynastie des Sévères coïncide avec l'apogée de la romanisation en Armorique. La prospérité dans la région est de retour, les villes en pleine croissance s'embellissent, comme les villae dans le monde rural. " Cette Belle Époque de l'Armorique gallo-romaine s'achève vers 250, lorsque s'abat sur elle une série de catastrophes [...]. Il y aura certes des beaux jours aux cours du IVème, mais seulement pour de brèves périodes, et rien n'y sera plus comme avant. " G. Minois, Nouvelle histoire de la Bretagne, 1996.

4]. Le temps des crises et des troubles en Armorique (moitié III-IVème siècle)

235 : élimination définitive de la dynastie des Sévères à Rome. Début d'une période d'anarchie politique et militaire avec autant de prétendants que d'usurpateurs s'affrontant dans de sanglantes batailles. Les peuples non-intégrés à l'Empire n'ont plus peur de franchir les frontières.

244 : assassinat de l’empereur Gordien III. L'Empire bascule dans une longue période d’instabilité politique et militaire se répercutant à l'échelle de presque toutes les provinces occidentales de l’Empire.

249-251 : les Alamans et les Francs profitent de plus en plus de la fragilité de l'Empire pour lancer régulièrement des razzia en Gaule.
Patère en or, malheureusement exposée à Paris.

260 : création de l'empire "romain" des Gaules sous l'impulsion du général dissident Marcus Postumus (ou Postume). L’Armorique accepte le pouvoir de l’usurpateur et de ses successeurs (Victorinus, Marius, Tétricus) jusqu'en 273. Pendant les années 260, les expéditions de pirates francs ou scots se multiplient sur le littoral.

273-274 : l'empereur Aurélien rétablit l'autorité de Rome en Gaule et donc en Armorique. Toutefois les usurpateurs continuent de piluler ici et là, ce qui maintient les désordres. La Bretagne notamment, poumon économique de l'Armorique, est dirigé par un pouvoir dissident jusqu'en 297. 

275-300 : de grandes incursions franques et alamandes et des raids de pirates saxons ravagent villes et campagnes à travers toute la Gaule et donc l'Armorique. Les trésors enfouis sont très nombreux, le plus important retrouvé au Thabor, à Rennes, ne compte pas moins de 16.368 pièces ! Il daterait de l'année 275. Également à Rennes, rue de la monnaie, est découvert en 1774, un trésor d'une rare richesse (bijoux, monnaies, patère en or très finement ciselée de plus d'un kilo, Cf. ci-contre) datant vraisemblablement de ces années 275-276.

Conséquences de ces troubles de la fin du IIIème siècle :
  • Un vaste système défensif est mis en place en Gaule du nord jusqu'en Armorique ; les villes s’enferment derrière des murailles constituées de matériaux arrachés aux bâtiments publics (thermes, temples... sont alors détruits). Ainsi, Alet, le promontoire de Cesson près de l'actuelle Saint-Brieuc, Morlaix, Brest, Hennebont, Vannes, Rennes et Nantes sont fortifiés, les premières garnisons permanentes y sont stationnées et des flottes protègent les ports stratégiques. Ces armées de protection, composées d'hommes originaires de toute l'Europe (Frisons à Alet, Bretons et Orientaux à Nantes, Maures à Vannes...), apportent avec eux leurs cultes et leurs cultures. Au total, environ 4.000 hommes sont envoyés en Armorique à la fin du IIIème et jusqu'au milieu du IVème siècle. Ces successives et diverses pénétrations extérieures (voir la stèle ci-dessous) seront responsables d'une véritable " crise d'identité " dans la péninsule (Vème siècle). A noter que les aristocrates se sont généralement réfugiés dans leur villae à la campagne, qui, fortifiées elles aussi, commencent à ressembler aux premiers châteaux seigneuriaux.
  •  Déjà fragilisée par les raids et des épisodes de disette, la population armoricaine est en plus décimée par des épidémies, notamment la peste. Le déclin démographique dépeuplent villes et campagnes. Les villes, cibles régulières de pillage se vident, si bien que le périmètre fortifié par les barricades est parfois relativement réduit. Dans les campagnes, les friches progressent, remplaçant les cultures, servant à nourrir les Hommes (cercle vicieux = population dénutrie...). Ainsi, vers 295, 75 % des villae de l'est de l'Armorique sont abandonnées et la forêt augmente partout dans le centre-Finistère au détriment des champs.
  • La vie économique est donc profondément désorganisée par les exodes, les bandes de pillards armoricains jetés sur les routes par la misère, les industries et les exploitations agricoles presque à l'arrêt, les fortes perturbations des échanges commerciaux etc... .
Stèle funéraire de Siligia à Corseul. L'inscription latine signifie : Aux dieux mânes Siligia Namgide originaires d'Afrique, qui avec une extraordinaire affection suivit son fils, repose ici. Elle a vécu soixante-cinq ans. Son fils, Caius Flavius Ianuarius a fait poser son monument.

Vers 300 jusqu' 363 : les empereurs constantiniens (Dioclétien, Constantin...) réorganisent en profondeur l'Empire et s'emploient à résoudre les terribles crises du IIIème siècle. Un calme relatif semble régner en Armorique, marqué par un renouveau des échanges, une fragile renaissance des villes (reconstruction de bâtiments prestigieux comme le temple de Mauves, Cf. bibliographie ci-dessous), la prospérité de certaines villae. Cependant, " ce renouveau est partiel et surtout déséquilibré car il s'accompagne d'un écart croissant entre les plus aisés et les plus démunis. Prolétariat urbain et petite paysannerie sombrent dans une misère accrue par de grandes épidémies, tandis qu'une petite minorité accumule les richesses [...] " Minois G., op.cit.

Années 360 : nouveaux ravages du littoral et des zones fluviales de l'intérieur par les pirates francs et saxons.

Vers 370-400 : décennies obscures, faute de sources. Ces années sont celles des origines de la Bretagne “ bretonne ” : Rome semble avoir fait appel à des Bretons (de Grande-Bretagne) pour assurer la défense de la Gaule menacée. La légende de Conan Mériadec, premier roi mythique de la petite Bretagne armorique, puise son origine dans ces événements guerriers.

Face interne d'un tronçon de la muraille du castrum de Rennes, fin du IIIe - début du IVe s. Conservé sur 3,6m de large et sur 2m de haut, le rempart est doté de fondations en grand appareil remployé parmi lesquels figurent des éléments architecturaux. A retrouver ici.

A suivre : La romanisation de l'Armorique : aspects et caractéristiques.

Précédemment :

ici Chapitre 1 : Le Paléolithique en Bretagne (- 7 000 000, - 10 000 av. notre ère).
ici Chapitre 2 : Le Mésolithique en Bretagne (- 10 000,- 5 000 av. notre ère).
ici Chapitre 3 : Le Néolithique en Bretagne (vers - 5 000, - 2 000 av. notre ère).
ici Chapitre 4 : L'âge du Bronze en Bretagne (vers - 2 000 , - 800 av. notre ère).
ici Chapitre 5 : Le premier âge du fer en Bretagne (vers - 800,  - 450 av. notre ère).
ici Chapitre 6 : Protohistoire des peuples celtiques (vers - 450, IIIème siècle av. notre ère).
ici Chapitre 7 : Civilisations et économies de l'Armorique celtique (Vème - Ier siècle av notre ère).
ici, Chapitre 8 : la conquête romaine de l'Armorique.

Pour aller plus loin :

ici, une chronologie très bien réalisée de l'Empire romain. Avoir en tête le contexte de l'Empire, permet de mieux comprendre l'histoire spécifique de l'Armorique.
ici,  MONTEIL (M.), MALIGORNE (Y.), (dir.), « Le sanctuaire gallo-romain de Vieille-Cour à Mauves-sur-Loire (Loire-Atlantique) : bilan des connaissances », Revue archéologique de l'Ouest, 26 | 2009. Consulté le 25 février 2015. La présence de ce temple armorico-romain explique d'ailleurs l'actuel blason de la commune de Mauves sur Loire ! ->

ici, DROST (V.), GAUTIE (G.), Le trésor de Larré (Morbihan) : une thésaurisation mixte de la Tétrarchie (300 ap. J.C.), in Trésors monétaires (IVème), Paris, 2007. Consulté le 20.03.2015.
CORNETTE (J.), Histoire de la Bretagne et des Bretons, Tome I, Paris, 2005.
FLEURIOT (J.), Les origines de la Bretagne, Paris, 1980.
FOUCHER (L.), La patère de Rennes. In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 86, numéro 4, pp. 511-523, 1979. Consultable ici.
GALLIOU (P.), L'Armorique romaine, Brest, 2005.      Une référence.
MARKALE (J.), Histoire de la Bretagne : des origines aux royaumes bretons, Paris, 2003.
PAPE (L.), La Bretagne romaine, Rennes, 1995.      Un incontournable.
PAUMIER (D.), (dir.), La romanisation et la question de l'héritage celtique, Lausanne, 2005.




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