1941 : 48 otages sont fusillés à Châteaubriant, Nantes et Paris


Ils sont appuyés contre le ciel
Ils sont une trentaine appuyés contre le ciel,
Avec toute la vie derrière eux
Ils sont pleins d’étonnement pour leur épaule
Qui est un monument d’amour

Ils n’ont pas de recommandation à se faire
Parce qu’ils ne se quitteront jamais plus
L’un d’eux pense à un petit village
Où il allait à l’école
Un autre est assis à sa table
Et ses amis tiennent ses mains
Ils ne sont déjà plus du pays dont ils rêvent
Ils sont bien au dessus de ces hommes
Qui les regardent mourir
Il y a entre eux la différence du martyre
Parce que le vent est passé là où ils chantent
Et leur seul regret est que ceux
Qui vont les tuer n’entendent pas
Le bruit énorme des paroles
Ils sont exacts au rendez-vous
Ils sont même en avance sur les autres
Pourtant ils disent qu’ils ne sont plus des apôtres
Et que tout est simple
Et que la mort surtout est une chose simple
Puisque toute liberté se survit.

René Guy Cadou, Les fusillés de Châteaubriant, recueil Pleine Poitrine publié en 1946.


        Deux jours plus tôt, le matin du 20 octobre 1941, le Feldkommandant Karl Hotz est abattu dans les rues de Nantes par trois résistants communistes. Les autorités allemandes en France reçoivent dans la soirée l'ordre de constituer une liste de 200 noms à partir de laquelle 100 otages seront choisis. Tous les noms enregistrés dans la région de Nantes par les services allemands ne suffisent pas. Dépêchés au camp de Choisel à Châteaubriant, des officiers se font remettre le registre des internés, ce qui leur permet finalement de présenter 200 noms. Adolf Hitler, par l'intermédiaire de Wilhelm Keitel, exige que soient aussitôt fusillées entre 100 et 150 personnes de cette liste. Le chef des forces d'occupation allemandes en France, Otto von Stülpnagel, applique la directive en signant l'exécution immédiate de 50 otages et l'exécution conditionnelle de 50 autres, si les coupables n'ont pas été arrêtés le 23 octobre.

Affiche à la mémoire des otages fusillés à Châteaubriant, dessin de Simo. 22/10/1941

        Ministre de l'Intérieur du gouvernement de Vichy, Pierre Pucheu est donc chargé de désigner ces 50 premiers otages condamnés à la mort. Afin de préserver les " bons Français ", son choix se porte " naturellement " sur les prisonniers communistes ou les militants syndicalistes du camp de Châteaubriant. Mais 2 otages nantais seront finalement retirés de la liste sans être remplacés, à cause de conflits entre l'armée et la police politique du IIIème Reich (la sinistre Gestapo).

Les exécutions du 22 octobre 1941

        En ce début d’après-midi de mercredi, dans chaque lieu de détention, les otages sont regroupés, ils en ignorent partiellement la cause, jusqu'au passage des prêtres catholiques chargés de les assister moralement. Les otages comprennent alors le sort qui leur est réservé...  

        Au camp de Choiseul, près de Châteaubriant, 3 camions allemands viennent les chercher à 14 h pour les conduire dans la carrière de la Sablière, en périphérie de la ville. Les 27 otages sont fusillés par groupes de 9, en ayant tous refusé d'avoir les yeux bandés et les mains liées. En outre, ils meurent en chantant la Marseillaise. Les otages retenus captifs dans les prisons Lafayette et des Rochettes de Nantes sont emmenés au champ de tir du Bèle et tués en 4 vagues. Quant à Paris, les exécutions sont précipitées et mal organisées ; à partir du Fort de Romainville les hommes sont directement emmenés au fort du Mont-Valérien où ils ont juste le temps d'écrire une lettre avant d'être fusillés ensemble vers 15 h 30.


        Le soir du 22, les corps des victimes sont rassemblés dans une pièce au château de Châteaubriant, ils seront inhumés le 23, dans les cimetières de 9 communes avoisinantes. Le poète breton René Guy Cadou se souviendra du passage du camion à Saint-Aubin-des-Châteaux... Les victimes nantaises sont elles aussi inhumées en périphérie urbaine à Basse-Goulaine, Haute-Goulaine et Saint-Julien-de-Concelles. En dispersant les corps, en les enterrant dans des tombes anonymes, les autorités allemands cherchent à éviter la formation d'un lieu de pèlerinage où se manifesteraient des signes d'hostilité à leur encontre. Pourtant leur manœuvre échoue, les tombes sont fleuries dès les premiers jours et pendant tout le restant de la guerre. Sous le titre " AVIS ", les familles ne sont informées par la publication dans la presse de la liste des fusillés qu'au matin du 23 octobre !
 
Qui étaient les personnes assassinées ?

        La liste publiée dans la presse indique leur nom et prénom, leur lieu de naissance et le motif de leur arrestation ou de la condamnation (leur numéro est lié à ce dernier facteur).

        La plupart sont des militants communistes, beaucoup sont instituteurs ou professeurs, étudiants, représentants syndicaux d'une fédération de métiers. Ouvriers métallurgistes, dentiste, peintre, avocat, ingénieur, imprimeurs, pêcheur, médecins, nombreux sont les corps de métier représentés. Cinq d'entre eux sont des Anciens combattants de la Première Guerre à l'image du résistant nantais et commandeur de la légion d'honneur Léon Jost, Invalide de guerre après son amputation de la jambe gauche en 1915. Six sont ou ont été des élus de la République (destitués en 1940) : conseiller général de la Seine, du Finistère, ancien adjoint au maire de Nantes pour Alexandre Fourny, député de la Seine pour Charles Michels ou fils de député (Guy Môquet)... Maurice Gardelle est le maire de Gennevilliers, Pierre Gueguin celui de Concarneau. Soupçonnés " d'actions en faveur de l'ennemi " ou simplement proches des courants communistes, une minorité comparaît devant un tribunal avant d'être exécutée. La moyenne d'âge de ces hommes est de 35 ans, le doyen Joseph Blot est âgé de 59 ans et les plus jeunes André Le Moal et Guy Môquet ont 17 ans...

Quelles sont les réactions après ces exécutions ?

        Les 48 otages fusillés le 22 octobre, suivis de 50 autres à Bordeaux le 24 provoquent un émoi considérable en France, en Europe et dans le monde.
« En fusillant nos martyrs, l'ennemi a cru qu'il allait faire peur à la France. La France va lui montrer qu'elle n'a pas peur de lui [...] J'invite tous les Français et toutes les Françaises à cesser toute activité et à demeurer immobiles, chacun où il se trouvera, le vendredi 31 octobre, de 4 heures à 4 heures 5 [...] »
Déclaration du général C. De Gaulle à la radio de Londres le 25 octobre 1941.
     « Il [à propos de Jean-Pierre Timbaud (37 ans)] était une figure traditionnelle du prolétariat parisien [...]. Gavroche qui a grandi dans le travail et la conscience. Une sorte de force gaie. […]
Le nom de Timbaud parmi ceux des otages de Châteaubriant devait être ma raison directe, ma raison individuelle d'accepter la tâche qui m'incombait. »
  Louis Aragon

     Ce tract ci-contre est largué entre les 30 octobre et 4 novembre 1941 sur la France. La déclaration de Franklin Roosevelt est d'autant plus importante que les États-Unis ne sont pas encore entrés en guerre. 

     « Les peuples civilisés ont depuis longtemps adopté le principe qu'aucun homme ne doit être puni pour les actes d'un autre homme. » 

     Le président des États-Unis déclare également qu'il pense lui-même que ces actions ne peuvent que renforcer l'opposition à l'Occupation : « Les nazis auraient pu apprendre de la dernière guerre l'impossibilité de briser le courage des hommes par la terreur. »


L'ultimatum de 50 otages fusillés est suspendu

        Bien que les " terroristes " ne soient toujours pas capturés le 23, l'ultimatum est repoussé de 3 jours, puis le 27 octobre, il est repoussé complètement. Plusieurs facteurs interviennent : la haine contre l'occupant se renforce parmi la population bretonne qui la manifeste par des actions symboliques (certains basculeront complètement dans la Résistance à partir d'octobre), et puis les autorités allemandes pensent détenir deux des trois suspects (Gilbert Brustlein et Marcel Bourdarias) après la dénonciation par une restauratrice. De plus, il est à signaler l'intervention du  Kreiskommandant de Châteaubriant, Herr Kristukat, impressionné par le comportement héroïque des 27 fusillés de Châteaubriant : " Les vrais vainqueurs de cette journée, ce n’est pas nous les Allemands, mais eux les Français communistes " écrira-t-il le soir même !

Pour en savoir plus :

ici : 22 octobre 1941, mort à Châteaubriant, 1971, archives de l'INA (comprenant des informations erronées).
ici : Comité départemental des fusillés de Châteaubriant et de Nantes et de la résistance en Loire inférieure.
La Mer à l'aube film tourné à Nantes et Châteaubriant de Volker Schlöndorff, Arte Éditions, 2012. 

Gernoux (A.), Châteaubriant et ses martyrs, Rennes, 1971.
Krivopissko (G.), La vie à en mourir, Lettres de fusillés 1938-1946, Paris, 2003.
Ledoux (D.), Bonnet (H.C.), Jean Grandel, un homme du peuple dans l'histoire, Le Temps des Cerises, Pantin, 2006.
Outteryck (P.), Jean-Pierre Timbaud, métallo et résistant, Geai Bleu Éditions, Lille, 2014.
Terrière (J.C.), La Résistance en Loire-Inférieure, on l’appelait Xavier Dick, Geste édition, La Crèche (79), 2006.


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